Une nouvelle façon plus authentique de témoigner !

L'article ci dessous résonne avec la pensée de JL Le Moigne qui écrivait dans son ouvrage "la modélisation des systèmes complexes" : "l'observateur ne reste jamais complètement extérieur à la situation qu'il observe, sauf à observer à travers une caméra ou derrière une glace sans tain, à l'insu de tous les acteurs présents, à l'abri de toute interaction avec eux..."
Par ailleurs, comme le souligne R. Canter Kohn dans "les enjeux de l'observation", "chaque observateur se place d'un point de vue, il est situé topographiquement, il regarde quelque part. Et le topographiquement est aussi figuratif : chaque observateur a son point de vue, son idée de départ..."Cette vision des choses incite à reconsidérer l'observation comme un acte d'interprétation où le découpage de l'objet d'observation est déjà, en soi, une vision (une interprétation) des choses supposées sur la réalité complexe.
Bref, ces analyses rejettent l'idée d'une observation distanciée, objective...Et il me semble que l'engouement pour les blogs marque l'intérêt du public pour une approche plus authentique des choses...Mais c'est un parti pris qui implique sans doute des changements majeurs de paradigme pour les différents acteurs du système...


ARTICLE EN QUESTION :
«LHebdo» en banlieue
Linstallation de «LHebdo» à Bondy commence à intéresser vivement les médias hexagonaux.
Pierre Nebel raconte pourquoi cette expérience permet de comprendre le mal des cités.
Déjà six semaines que LHebdo sest installé en banlieue parisienne dans le confort spartiate du studio du Racing Club de Bondy, à lest de Paris. Un mois et demi après lequel un premier constat simpose: passer des nuits dans un sac de couchage sur le lit «clic-clac» du local du club de football local en vaut la peine. Ne serait-ce que pour découvrir les destins des quidams rencontrés au fil des jours. Aurore, la prostituée qui aimerait sen sortir, Kamel, le jeune qui veut lancer son salon de thé ou Dolly, la sans-papiers congolaise mise à la rue avec ses trois enfants, sans habits et sans le sou...

Après des débuts assez confidentiels, linitiative commence à intéresser les médias français. A la suite du Courrier International et de RFI, Le Monde a consacré un article en une avant renvoi sur une demi-page intérieure à notre rédaction bondynoise. «Ce qui nous a intéressés, cest lidée de mobiliser autant de monde dans la durée», explique son auteur, Catherine Bédarida. France Inter relève aussi linitiative de LHebdo, donnant loccasion à linvité politique de la matinée, Nicolas Sarkozy, dun commentaire en forme de reproche: «Les Français en ont un peu assez que quelques observateurs, de loin, parlent en leur nom, décident de ce qui est juste et de ce qui ne lest pas et décrivent une réalité que ces observateurs ne vivent jamais.»

Cet intérêt soudain pour notre Bondy Blog (France culture prépare une émission mercredi 21, comme plusieurs autres médias) semble être le signe dune soif de la France den savoir plus sur ses quartiers difficiles, sur sa propre population immigrée. Paralysée par le tabou du citoyen républicain auquel il serait déplacé de poser des questions portant sur sa religion ou son origine, la société vit souvent dans le fantasme. Ainsi, ce nest que récemment quune étude portant sur 1002 Français dorigine maghrébine, africaine ou turque, a permis de réviser drastiquement vers le bas le nombre de croyants musulmans dans le pays. Alors quil était estimé de 4 à 5 millions, les deux auteurs lévaluent désormais à 1,1 million dadultes. Comme le notait un internaute sur notre blog: «Cela fait longtemps que je me dis que quelques politiciens devraient faire une semaine de stage en banlieue pour voir comment on y vit...»

Traquer le détail Le fait de rester aussi longtemps sur place a-t-il permis den apprendre vraiment plus? Assurément. La vie aux portes des villes est faite dune multitude de petits événements anodins, des beaux comme des pires. Mais il est difficile dy avoir accès si lon ne reste que quelques heures. Lanodin cest lorsque lon pénètre dans un cimetière de Bondy pour découvrir quil ny a presque pas de tombes musulmanes (la plupart des gens se font rapatrier «au pays», terme significatif). Le meilleur cest lorsque lon peut passer toute une soirée en compagnie dun groupe de jeunes de Bondy-Nord à faire la fête paisiblement en écoutant de la musique. Le pire cest lorsque le surlendemain, on est victime dune agression violente
(récit de Paul Ackermann).
Rester longtemps cest aussi prendre le temps de saisir des microconversations qui en disent long. Par exemple, un soir, en mangeant un kebab. Un jeune Noir avoue que «Bondy, cest le paradis comparé à la Côte dIvoire où les policiers font ce quils veulent.» Puis il souligne quelques instants plus tard quil nest Français «quentre guillemets». Ne pas pouvoir simaginer ailleurs quen banlieue, sans pouvoir sy sentir chez lui non plus: un résumé du sentiment intime dune multitude de jeunes «Renois» (Noirs en verlan).
Le quotidien est riche à Bondy. Même dans les dialogues denfants. Deux garçons qui échangent amicalement devant leur mère dans la Cité Blanqui senvoient des «fils de pute» à la figure en se menaçant gentiment de se «péter la gueule». Une violence du langage quil est parfois difficile dimaginer. Au fil des conversations, il est aussi intéressant de remarquer que les habitants de Bondy ne brandissent pas seulement de la discrimination pour expliquer le mal-être des banlieues. Un discours assez loin de ce dont parlent dhabitude les commentateurs hexagonaux.
Acteur et instrument dune réalité Alexis, un Français converti à lislam et qui a grandi dans la «cité rouge» de Bondy na que peu de compréhension pour les plaintes de ceux qui ont brûlé des voitures. «Ils disent quils ne trouvent pas de travail. Mais est-ce quils se lèvent tous les matins pour en chercher? Beaucoup de jeunes estiment mériter quelque chose, mais sans avoir rien fait.» Bahdja, une mère de famille française dorigine maghrébine dénonce aussi «les familles de ces gamins qui traînent le soir et font des bêtises. Cest leur responsabilité de les surveiller, de leur transmettre la politesse et des valeurs éthiques.»

Rester plusieurs semaines en tenant un blog dans les banlieues est enfin une nouvelle expérience journalistique. Dabord parce que le chroniqueur retrouve le lendemain en face de lui ceux sur lesquels il a écrit la veille. Parfois pour des félicitations, parfois pour des critiques. Deuxièmement parce que, malgré lui, le journaliste devient acteur, instrument dune réalité quil ne voulait au départ quobserver. Lagression de Paul Ackermann en est la triste illustration.
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Envoyer l'articleRéagissez à cet articleLe blog de L'Hebdo à Bondy

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